Texte
publié le 22 janvier 2002 dans les pages "Rebonds" de
Libération
La vie d'autrui, un enjeu
Les médecins à l'origine de la loi
Evin interpellent les candidats sur la nutrition, la route...
Gérard Dubois, François Grémy, Claude Got, Albert
Hirsch et Maurice Tubiana (professeurs de médecine et auteurs du
rapport sur la prévention à l'origine de la loi Evin de 1991.)
Poser des questions aux candidats à l'élection présidentielle
relève de ce que Pierre Rosanvallon appelle la contre-démocratie,
fondée sur une certaine défiance de la procédure purement
représentative. Nous pratiquons cette démarche depuis 1988 et
nous avons retenu six thèmes relevant de la sécurité sanitaire.
Cinq d'entre eux (tabac, alcool, nutrition, route,
environnement) expriment les contradictions entre l'intérêt
collectif et des intérêts particuliers. Ils permettent donc à un
politique de définir sa vision de notre société et le compromis
qu'il souhaite établir entre la liberté et la fraternité.
Quand les publicitaires se substituent aux instituteurs pour
promouvoir le tabac, l'alcool, un aliment ou une voiture, ils
peuvent nuire et mettre en route le «descenseur social», assurer
la promotion du risque et se comporter comme des nuisibles. Il
faut les maîtriser par la loi. Nous le disions en 1989 dans le
rapport qui a suscité la loi Evin, nous le répétons en étendant
notre proposition à l'alimentation. Présenter à des enfants,
dans des publicités séduisantes, des aliments
«incompréhensibles» programme des générations d'obèses. Il faut
interdire toute publicité télévisée et par affichage assurant la
promotion de l'alimentation industrialisée et avoir un
étiquetage informatif n'exigeant pas de calculs complexes. Il
faut, en outre, améliorer la reconnaissance des enfants en
surpoids et les aider ainsi que leur famille à maîtriser ce
risque.
Sur l'environnement, nous proposons un système de bonus-malus
généralisé lors de l'achat d'une voiture, équilibré financièrement
par une redistribution de l'intégralité de la taxe sur les véhicules
les plus pollueurs et gaspilleurs vers ceux qui le sont moins. Par
ailleurs, le «diagnostic amiante» doit être accessible à tous, sans
avoir à le demander au propriétaire. Un fichier informatisé,
accessible par l'Internet, de tous les bâtiments, publics ou privés,
est la mesure la moins onéreuse et la plus pratique pour assurer
cette fonction.
Après quinze années de non-application de la loi Evin, la lutte pour
la protection des non-fumeurs et des ex-fumeurs semble relancée par
le décret du 15 novembre 2006. Les candidats doivent dire s'ils
s'engagent à faire respecter ce texte. Ils doivent également
accepter l'accroissement des taxes de 10 % dès le 1er janvier 2008
en l'associant à une réduction des tolérances douanières aux
frontières, indispensable tant que l'Union sera incapable
d'harmoniser sa taxation du tabac.
Pour l'alcool, il faut revenir aux propositions de 1988 sur la
publicité qui ont fondé la loi de 1991 et interdire sa promotion sur
des supports qui s'imposent aux enfants (affichage, radio). Il faut
aussi indiquer la quantité d'alcool contenue dans un
conditionnement, renouveler les messages sanitaires et supprimer le
Conseil de la modération et de la prévention. Sa composition exprime
plus une forme de soutien psychologique à la viticulture en crise
qu'une volonté de réflexion sur le contenu des messages de
prévention.
La diminution de la mortalité sur les routes a été de 40 % au cours
des cinq dernières années au lieu de 3 % au cours des cinq années
précédant mai 2002. Cette différence spectaculaire a été obtenue en
redonnant sa valeur au système de contrôle et de sanction. Il faut
maintenant agir sur les véhicules, car il est incohérent de vouloir
obtenir le respect des limitations de vitesse sans interrompre la
croissance de la vitesse maximale des voitures et des motos. Si
l'Union veut maintenir cette pratique perverse qui consiste à
autoriser la mise en circulation de voitures ou de motos dépassant
la vitesse maximale la plus élevée autorisée dans tous les pays de
l'Union sauf l'Allemagne, la France doit passer à l'acte en adoptant
un texte réglementaire unilatéral limitant la vitesse à la
construction, la Cour de justice des communautés européennes dira
alors le droit. Nous devons faire évaluer l'infrastructure par un
organisme indépendant, établissant notamment la cohérence des
limites de vitesse et la programmation de l'élimination des
aménagements dangereux.
Les responsables politiques et administratifs ne peuvent assurer la
sécurité sanitaire sans connaissances obtenues dans des délais
adaptés aux besoins. Depuis la canicule de 2003, nous savons que
notre système de gestion des causes de décès ne permet pas une
alerte sanitaire rapide en cas d'évolution anormale d'une forme de
mortalité. Il faut mettre en oeuvre dans des délais courts le projet
de transmission par l'Internet des certificats de décès pour
corriger cette lacune. Il est également indispensable de mettre en
place un outil de veille sanitaire assurant le suivi d'une cohorte
de dizaines de milliers de volontaires pour mieux comprendre les
facteurs de maintien ou de destruction de l'état de santé.
Les réponses des candidats seront mises en ligne à partir du 15
février (1), avec des commentaires distinguant la précision de la
réponse de son contenu décisionnel. Les débats se développeront
après l'obtention des réponses, sur les sites Internet de nos
partenaires associatifs.
Depuis une trentaine d'années, nous tentons tous les cinq d'agir sur
des causes de destruction de la santé humaine. Nos adversaires
tiennent des discours racoleurs sur l'hygiénisme moralisateur
d'ayatollahs qui veulent faire le bonheur des gens malgré eux et sur
la tristesse d'un monde où l'on vivrait longtemps, mais privés de ce
qui contribue à la joie de vivre. Ils savent cependant qu'une des
conditions pour vivre heureux est de vivre et que les actions que
nous préconisons tentent de limiter le pouvoir de nuisance de ceux
qui mettent en danger la vie d'autrui, habituellement pour favoriser
leurs intérêts. Quant à nous convaincre que
la satisfaction du gros mangeur dépasse celle du gourmet, que le
plaisir de boire du vin dépend du nombre de verres absorbés, qu’il
est plus agréable de tousser que de respirer et que la liberté de se
déplacer dépend de la vitesse maximale de sa voiture ou de son
aptitude à gaspiller du pétrole, ce sera difficile,
nos références privilégient la qualité et non la
quantité.
Promettre indique que l'on est capable de se projeter dans l'avenir.
On se souvient de l'annonce sans suite faite le 14 juillet 1996 par
le président de la République de l'abandon de la faculté amiantée de
Jussieu par ses étudiants avant la fin de l'année. A l'opposé, quand
Jacques Chirac a annoncé, le 3 avril 2002, qu'il demanderait au
Parlement de renoncer à amnistier les fautes de conduite s'il était
élu, la promesse était indispensable, raisonnable et plausible, et
il a pu tenir sa parole, comme il a pu faire passer dans les faits
l'annonce du 14 juillet 2002 plaçant la sécurité routière en tête de
ses priorités. Une «bonne question» avait provoqué une réponse
réaliste et l'initiation d'une politique efficace. Nous avons tenté
de nous limiter à des questions de ce type. Il aura fallu quinze ans
pour obtenir un décret qui assurera en janvier 2008 le respect de la
loi Evin votée en 1991. La santé publique est un exercice permanent
et de longue haleine, mais nous avons appris à poser les questions
qui font émerger la sincérité, la compétence et le sens des
responsabilités ! Aux candidats de s'en emparer.